Gregory Bateson, son histoire

By: Jean-Bernard Lievens 1 mai 2012 no comments

Gregory Bateson, son histoire

Grégory Bateson était perçu comme une personne ayant une culture générale et scientifique très vaste. Il connaissait personnellement tous les gens importants dans le domaine scientifique. Jamais, il n’a fait de distinction entre sa vie privée et sa recherche scientifique ; étudiants et scientifiques étaient invités chaque semaine chez lui pour débattre de questions scientifiques et philosophiques. Mais, en plus de sa passion pour l’étude, les idées défendues par son père ont défini les options fondamentales qui l’ont marqué toute sa vie.

 

Son grand-père était déjà connu au St John’s College de l’université de Cambridge. Son fils William (père de Grégory) a étudié la zoologie dans la même université.

 

Ce dernier était un homme de science avant tout. Vers 1859, de nombreux scientifiques dont William Bateson sont occupés à essayer de confirmer ou d’infirmer les thèses de Darwin.

 

A cette époque, deux conceptions assez différentes tentent, en effet, d’expliquer le phénomène de l’évolution :

 la thèse de Darwin et

  celle de Lamarck.

 

Pour le premier, les changements organiques se produisent au hasard ; pour Lamarck, ils se produisent directement sous l’influence du milieu. Après s’être positionné pour l’un et pour l’autre, William Bateson parviendra à la conclusion que l’organisme est comme un tout intégré et coordonné et non comme un assemblage de « caractères ». Cette période des recherches de son père aura une influence déterminante sur les outils de réflexion de Grégory Bateson et l’amènera à penser qu’il faut rechercher le même type de processus dans tous les domaines des phénomènes naturels.

 

En 1900, William Bateson prend connaissance des travaux de Gregor Mendel dont il est grand défenseur. Il développera cette nouvelle science qu’il baptisera « génétique » et appellera son troisième fils Gregory en hommage à Mendel.

 

Dans cette grande famille intellectuelle anglaise, Gregory Bateson voit le jour le 9 mai 1904. Il a deux frères plus âgés, John (1898) et Martin (1899), sur lesquels tous les espoirs familiaux vont se porter. John accomplit de brillantes études de biologie à Cambridge mais sera tué à la fin de la guerre, en 1918. Toutes les attentes du père sont alors reportées sur Martin qui est déchiré entre les responsabilités familiales d’une brillante carrière scientifique et ses élans artistiques, auxquels ses parents n’adhèrent pas du tout. Il se suicidera en 1922. Dès lors, toute l’attention des parents se portera sur Gregory. Son enfance tourne autour des travaux de son père.

 

Gregory reprendra notamment les positions humanistes et l’amour de la science chantés par son père. Dans La nature et la Pensée, Bateson insiste beaucoup sur les relations entre les choses, sur leur structuration formelle hiérarchisée, sur ce qu’il appelle « la structure qui relie ». Chaque chose n’est-elle pas entremêlée avec toutes les autres ?

 

Comme ses aînés, Grégory entame tout naturellement des études de biologie à Cambridge. A 21 ans, un milliardaire lui propose de l’accompagner, comme expert en biologie, dans une croisière au Galapagos. Le voyage, peu satisfaisant du point de vue des découvertes biologiques, lui permettra cependant de rencontrer des gens de cultures différentes et de faire son choix : il sera anthropologue. Venant de la rigueur formelle de la biologie, Bateson est très vite frappé par les lacunes théoriques et la pauvreté des outils méthodologiques de l’anthropologie. Il commence alors à se questionner : « Comment doit-on s’y prendre pour construire un outil qui permette de rendre compte d’un phénomène aussi complexe qu’une société ? Comment donner à une description une trame théorique qui puisse l’expliquer ? » Peu après la mort de son père, en 1927, Gregory part effectuer un travail sur le terrain en Nouvelle-Guinée, chez les Baining, une tribu de chasseurs de têtes. Sur place, il ne comprend pas ce qui se passe et, surtout, il ne sait pas quoi observer. Néanmoins, il essaie de réfléchir à une méthode de recherche et d’analyse en tentant d’adapter les analyses formelles auxquelles il a été formé en biologie. Il reste 8 mois chez les Baining et y réalise une étude de la vie quotidienne. Après un séjour à Sidney, il part dans une autre tribu, les Sulka où il continuera à être agacé par sa propre incapacité à décrire la vie indigène. Il ira ensuite chez les Iatmul où il restera près d’un an avant de rentrer à Cambridge en 1930 pour rédiger le compte rendu de ses recherches. En 1932, il repart chez les Iatmul pour un travail de maîtrise et y fera la rencontre de deux autres anthropologues : Reo Fortune, néo-zélandais et Margaret Mead, américaine. Les discussions à trois sont interminables. Fortune et Mead sont impressionnés par la rigueur méthodologique de Bateson. Quant à eux, formés tous deux à l’école américaine, ils initient Gregory à l’étude de l’individu, aux questions de personnalité, aux explications de la psychologie de la Gestalt, de la psychanalyse et des théories de l’apprentissage. Ensemble, ils essayent de comparer les cultures anglaise, néo-zélandaise et américaine en appliquant, sur eux-mêmes, les théories psychologiques de l’époque. Cette expérience fut bouleversante pour tous les trois, tant sur le plan intellectuel qu’affectif. Margaret Mead et Gregory Bateson tombent amoureux et après son divorce d’avec Fortune en 1934, Bateson et Mead se marient.

 

A son retour, Gregory Bateson rédigera une thèse de maîtrise qui aura pour sujet une cérémonie rituelle des Iatmul, le naven (= rituel de travestissement se déroulant dans la tribu lorsqu’un enfant ou un adolescent accomplit, pour la première fois, un acte d’adulte). On retrouve ici une idée courante en biologie, à savoir que l’étude d’ « un seul micro-organisme peut révéler des mécanismes essentiels pour la compréhension de tout organisme vivant ».

 

. La schismogenèse

 

Après plusieurs mois de travail anthropologique chez les Iatmul de Nouvelle-Guinée, Bateson revient à Cambridge pour rédiger une thèse de maîtrise qui aura pour sujet une cérémonie rituelle des Iatmul, le NAVEN.

 

La parution de son livre Naven a eu lieu en 1936. Il est accueilli très froidement dans le milieu de l’anthropologie. Bien que ce livre présente des détails de la vie et de la culture des Iatmul, Bateson vise surtout à proposer des méthodes d’analyse de problèmes anthropologiques.

 

Il dira que ce livre ne constitue qu’une étude de la nature de l’explication, une tentative de synthèse, une étude des manières dont les données peuvent être structurées dans un ensemble.

 

L’ouvrage recouvre 3 niveaux différents d’abstraction :

 

1. Il décrit de manière la plus neutre possible la culture Iatmul.

 

2. Il relie les données en fonction de différents points de vue : émotionnel, cognitif, structurel, fonctionnel. Il veut rendre compte de l’organisation culturelle des instincts et des émotions de l’individu. C’est un aspect global qui n’a pas encore été considéré par les anthropologues. Il va créer un terme nouveau « éthos » de la culture = l’esprit, la tonalité générale d’un peuple.

 

3. Il s’attaque au processus même de l’élaboration de ces diverses théories explicatives.

 

ATTENTION : Avant la publication, Bateson va s’apercevoir qu’il a commis l’erreur de confondre les catégories explicatives avec la réalité de la vie sociale, il a « chosifié » les concepts. Il va corriger tout le manuscrit pour distinguer « la carte du territoire ». Pour Bateson, un concept cependant est important, il est une description de processus de connaissance adoptés par l’homme de science. Il poursuivra cette réflexion épistémologique ultérieurement.

 

• Qu’est-ce que le naven ?

 

La cérémonie du Naven sert à souligner le fait qu’un enfant de sœur (laua), le plus souvent un garçon, vient d’accomplir, généralement pour la première fois de sa vie ,un acte typique de la culture Iatmul . Ces actes peuvent être très variés : par exemple, la première fois qu’un garçon tue un ennemi, un étranger ou une victime achetée ou qu’il exécute un acte culturel mineur, tel que tuer un animal, planter une plante, abattre un palmier, faire fonctionner un propulseur, manier une hache de pierre et affûter un harpon. Le Naven peut aussi souligner les changements de statut social et les événements, tels que le perçage des oreilles ou du septum, du nez, initiation, le mariage, etc… Les filles n’ont pas autant d’occasions que les garçons de célébrer le Naven ; la liste comprend la capture d’un poisson avec un hameçon et une ligne, la cueillette de papillons, le lavage du sagou, la cuisson des crêpes de sagou, la fabrication d’un piège à poissons et la grossesse.

 

– Description sommaire de cette cérémonie  Dans la cérémonie du Naven, les deux protagonistes principaux sont le laua (enfant de la sœur) et l’oncle maternel appelé le wau. Pour l’événement, un oncle maternel de l’enfant (wau) revêt des haillons de femme, tels que leurs plus sales vêtements de deuil, se coiffe d’un vieux chapeau et se barbouille le visage de cendres. Ainsi déguisé, il porte le nom de Nyame (= mère). Cet oncle part alors à la recherche du laua en clopinant dans le village. Il est l’objet de la risée des enfants, qui se pressent autour de lui et le suivent. Parfois, le wau s’enquiert auprès des spectateurs de l’endroit où peut se trouver le laua. Celui-ci, dès qu’il se rend compte que son wau va se couvrir de honte, doit échapper au spectacle de sa dégradation en quittant le village ou en se cachant. Si le wau réussit à trouver le laua, il faut s’abaisser encore davantage en frottant la fente de ses fesses sur toute la longueur de la jambe du laua. Le garçon devra alors se hâter d’amadouer son oncle en lui offrant des cadeaux de valeur, par exemple, des objets fabriqués à partir de coquillages. Si le wau ne réussit pas à rencontrer son laua, cette scène se termine et un échange de cadeaux vient conclure la cérémonie quelque temps plus tard. Les femmes peuvent également participer à ce rituel de travestissement. Cependant, contrairement aux hommes, ces femmes, des sœurs, des sœurs du père, des femmes des frères aînés, des mères, et des femmes de frères de mère) revêtent les plus élégants vêtements des hommes. De plus, elles peuvent emprunter à des parents, à leur mari, à leurs frères, ou à leur père de beaux chapeaux de plumes et des ornements ; elles peuvent aussi se peindre le visage en blanc et porter à la main un bâton à chaux en dents de scie, dont les glands indiquent le nombre d’hommes tués par le possesseur. Ces costumes font généralement l’envie des hommes.

 

Un concept très important développé dans son étude des Iatmul est celui de la SCHISMOGENESE (= un processus de différenciation).

 

Il faut d’abord s’attarder à la manière dont Bateson construit sa pensée, donc comment il en arrive à élaborer un concept. Il utilise une méthode abductive, c’est une forme de raisonnement par analogie. Il montre comment les façons de penser en chimie et en physique peuvent s’appliquer à d’autres domaines d’observation. Pour comprendre l’organisation sociale des Iatmul, il va utiliser ses connaissances en biologie des processus de développement embryologique chez les animaux. Il va observer une organisation particulière des différents segments du corps chez les animaux à symétrie radiale (méduse, anémone de mer), organisation bien différente des animaux à symétrie transversale (ver de terre, être humain). Il va transposer de façon analogique cette organisation à l’observation sociale des Iatmul : la société Iatmul n’est pas hiérarchisée, le contrôle des individus se fait par sanctions latérales. S’il y a scission au sein d’un village, les deux groupes vont garder des mœurs identiques… (contrairement aux sociétés occidentales qui fonctionnent selon le modèle des animaux à symétrie transversale- cfr le ver de terre)

 

Donc Bateson va s’attarder aux phénomènes d’interdépendance du comportement des uns et des autres. Il va observer que certains comportements tendent à